« Borné dans sa nature, infini dans ses voeux,
l'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.»
-Alphonse de Lamartine
Le moratoire
C'est gigantesque. Les lits sont si petits. Les gens sont si petits.
« C'est par ici » me dit une garde à l'air sombre.
— Maman, est-ce que je dois la suivre?
— Oui, ma chérie, il le faut.
Je suis.
J'aimerais qu'on porte ma valise, elle est trop lourde pour moi.
J'ai peur de tomber.
Mes souliers de cuir vernis glissent sur les marches de l'escalier.
J'ai chaud. Mon long manteau de laine me pèse.
C'est gigantesque ici.
On dirait une cathédrale qu'on aurait oublié de décorer.
Je reconnais la nef, les piliers, le transept...
Je n'ai jamais vu de plafond si haut, ni de fenêtre si grande. Il y a tant de lumière qui passe au travers.
Il y a des lits dans les bas-côtés. Des tas de petits lits et des crucifix accrochés sur les murs tout près de chacun d'eux.
Je suis en jaquette, assise sur le rebord d'un lit aux ressorts relâchés.
— Couchez-vous, Mademoiselle.
J'obéis, j'ai froid, je suis heureuse de pouvoir me coucher sous les couvertures.
Il y a une de ces grandes fenêtres à la tête de mon lit.
Le rayon de soleil qui y passe s'arrête au-dessus de moi, mais ne me rejoint pas.
Je regarde autour de moi.
Des gens sont réunis autour d'un jeune homme étendu sur le lit à côté du mien.
Il repose sous un rayon de soleil. Les gens le pleurent, lui disent adieu et s'en vont.
Je crois que ce sont des membres de sa famille.
Je le regarde. Il n'est pas mort. Pourquoi s'en vont-ils?
Je le regarde encore. Il me regarde aussi.
Il a de grands yeux bleus qui seraient beaux s'ils n'étaient pas aussi rougis.
Il a l'air malade. Son visage est couvert de sueur.
Il faut mettre des rideaux à sa fenêtre sinon le soleil va le consumer!
Je souhaite qu'il se sente bien.
Il me sourit.
— Ne perds pas tes vœux pour moi.
— Mes vœux?
— Oui, tes douze vœux. Nous les avons tous à faire durant notre vie. Certains les font plus rapidement que d'autres. Comme moi, et toi aussi, je crois, si tu es ici...
— As-tu fait les tiens?
Le rayon de soleil l'atteint maintenant. Il se cambre, se consume et pousse un long soupir.
J'ai l'impression qu'il veut me dire quelque chose...
Le grand saut
Je marche et marche encore dans un long corridor au mur rouge éclatant.
J'ai l'impression qu'il est sans fin.
Il n'arrête pas de tourner comme s'il faisait le tour d'un grand cercle.
Le sol est étrange, semblable à des flaques de sangs lustrés. Entre elles, des espaces vitrés d'où je peux voir le ciel.
Il y a un homme, grand, tout de noir vêtu qui, d'un geste de la main, m'encourage à continuer d'avancer.
Je n'ai pas peur de lui. Il m'apaise.
Je me sens en paix.
Un autre homme, identique au premier, me montre une porte d'arche qui se dessine dans le mur.
Au travers, j'y vois un ciel grandiose et magnifique.
Bleu, rose, orangé...
De gros nuages duveteux et lumineux se colorent de doré.
Je suis heureuse.
Je regarde l'homme qui me fait signe de la tête en me montrant la porte.
Je suis heureuse.
Je sais que je n'ai qu'à sauter pour renaître.
Le message
Je suis une animatrice-radio, assise dans une petite pièce sombre.
Je me vois assise derrière un vieux micro de métal, des écouteurs sur la tête.
Une lumière qui vient d'en haut m'illumine et me fait jaillir de la pénombre.
Je me vois parler, j'aimerais m'entendre.
Je me vois faire la lecture d'un livre posé sur le vieux pupitre de bois qui se trouve devant moi.
Je me vois me parler, je veux m'entendre
La vitre épaisse qui me sépare de moi atténue le son.
Je tends l'oreille, mais je ne fais que m'entendre marmonner.
Je tends l'oreille encore.
Je crois que je me parle de la Bible et des douze apôtres.
Ils nous auraient fait un don?
Ils sont tous regroupés autour de moi. Papa, maman, frérot...
Ils ont l'air si triste.
-Non, ne pleurez pas, je me sens bien.
Je souhaite qu'ils soient heureux...
Ils m'embrassent, me disent adieu et me quittent.
À mes côtés, une gamine en jaquette blanche me regarde et semble s'inquiéter pour moi.
Elle ferme ses yeux et prie.
— Non, ne fais pas cela. Ne gaspille pas tes vœux pour moi.
— Mes vœux?
— Oui, tes douze vœux. Nous les avons tous à faire durant notre vie. Certains les font plus rapidement que d'autres. Comme moi, et toi aussi, je crois, si tu es ici.
Ha! Personne ne lui a expliqué, elle ne sait pas ce qu'elle fait. C'est injuste.
Je souhaite qu'elle aies une seconde chance, qu'elle renaisse.
— Tu as fait les tiens? me demande-t-elle
J'aimerais lui répondre : « Oui, mais je ne regrette rien. Je me sens si bien... »


