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mercredi 28 mars 2012

La ronde des voeux (texte onirique)

« Borné dans sa nature, infini dans ses voeux,
l'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux
                                             -Alphonse de Lamartine


Le moratoire
C'est gigantesque. Les lits sont si petits. Les gens sont si petits.

« C'est par ici » me dit une garde à l'air sombre.

— Maman, est-ce que je dois la suivre?

— Oui, ma chérie, il le faut.

Je suis.

J'aimerais qu'on porte ma valise, elle est trop lourde pour moi.

J'ai peur de tomber.

Mes souliers de cuir vernis glissent sur les marches de l'escalier.

J'ai chaud. Mon long manteau de laine me pèse.

C'est gigantesque ici.

On dirait une cathédrale qu'on aurait oublié de décorer.

 Je reconnais la nef, les piliers, le transept...

 Je n'ai jamais vu de plafond si haut, ni de fenêtre si grande. Il y a tant de lumière qui passe au travers.

Il y a des lits dans les bas-côtés.  Des tas de petits lits et des crucifix accrochés sur les murs tout près de chacun d'eux.

Je suis en jaquette, assise sur le rebord d'un lit aux ressorts relâchés.

— Couchez-vous, Mademoiselle.

J'obéis, j'ai froid, je suis heureuse de pouvoir me coucher sous les couvertures.

Il y a une de ces grandes fenêtres à la tête de mon lit.

Le rayon de soleil qui y passe s'arrête au-dessus de moi, mais ne me rejoint pas.

Je regarde autour de moi.

Des gens sont réunis autour d'un jeune homme étendu sur le lit à côté du mien.

Il repose sous un rayon de soleil. Les gens le pleurent, lui disent adieu et s'en vont.

Je crois que ce sont des membres de sa famille.

Je le regarde. Il n'est pas mort. Pourquoi s'en vont-ils?

Je le regarde encore. Il me regarde aussi.

 Il a de grands yeux bleus qui seraient beaux s'ils n'étaient pas aussi rougis.

Il a l'air malade. Son visage est couvert de sueur.

Il faut mettre des rideaux à sa fenêtre sinon le soleil va le consumer!

Je souhaite qu'il se sente bien.

Il me sourit.

— Ne perds pas tes vœux pour moi.

— Mes vœux?

— Oui, tes douze vœux. Nous les avons tous à faire durant notre vie. Certains les font plus rapidement que d'autres. Comme moi, et toi aussi, je crois, si tu es ici...

— As-tu fait les tiens?

Le rayon de soleil l'atteint maintenant. Il se cambre, se consume et pousse un long soupir.

J'ai l'impression qu'il veut me dire quelque chose... 



Le grand saut 

Je marche et marche encore dans un long corridor au mur rouge éclatant.

J'ai l'impression qu'il est sans fin.

Il n'arrête pas de tourner comme s'il faisait le tour d'un grand cercle.

Le sol est étrange, semblable à des flaques de sangs lustrés. Entre elles, des espaces vitrés d'où je peux voir le ciel.

Il y a un homme, grand, tout de noir vêtu qui, d'un geste de la main, m'encourage à continuer d'avancer.

Je n'ai pas peur de lui. Il m'apaise.

Je me sens en paix.

Un autre homme, identique au premier, me montre une porte d'arche qui se dessine dans le mur.

Au travers, j'y vois un ciel grandiose et magnifique.

Bleu, rose, orangé...

De gros nuages duveteux et lumineux se colorent de doré.

Je suis heureuse.

Je regarde l'homme qui me fait signe de la tête en me montrant la porte.

Je suis heureuse.

Je sais que je n'ai qu'à sauter pour renaître.



Le message 

Je suis une animatrice-radio, assise dans une petite pièce sombre.

Je me vois assise derrière un vieux micro de métal, des écouteurs sur la tête.

Une lumière qui vient d'en haut m'illumine et me fait jaillir de la pénombre.

Je me vois parler, j'aimerais m'entendre.

Je me vois faire la lecture d'un livre posé sur le vieux pupitre de bois qui se trouve devant moi.

Je me vois me parler, je veux m'entendre

La vitre épaisse qui me sépare de moi atténue le son.

Je tends l'oreille, mais je ne fais que m'entendre marmonner.

Je tends l'oreille encore.

Je crois que je me parle de la Bible et des douze apôtres.

Ils nous auraient fait un don? 


Le dernier voeux


Ils sont tous regroupés autour de moi. Papa, maman, frérot...

Ils ont l'air si triste.

-Non, ne pleurez pas, je me sens bien.

Je souhaite qu'ils soient heureux...

Ils m'embrassent, me disent adieu et me quittent.

À mes côtés, une gamine en jaquette blanche me regarde et semble s'inquiéter pour moi.

Elle ferme ses yeux et prie.

— Non, ne fais pas cela. Ne gaspille pas tes vœux pour moi.

— Mes vœux?

— Oui, tes douze vœux. Nous les avons tous à faire durant notre vie. Certains les font plus rapidement que d'autres. Comme moi, et toi aussi, je crois, si tu es ici.

Ha! Personne ne lui a expliqué, elle ne sait pas ce qu'elle fait. C'est injuste.

Je souhaite qu'elle aies une seconde chance, qu'elle renaisse.

— Tu as fait les tiens? me demande-t-elle

J'aimerais lui répondre : « Oui, mais je ne regrette rien. Je me sens si bien... »

Le gros ventre

Pour Marc
Nous ne t'oublierons jamais



« Il existe un mot pour l'enfant qui perd un parent
Il existe un mot pour les amoureux que la mort sépare
Il  n'y en a aucun  pour le parent qui perd un enfant...»
- Anonyme

            La nouvelle était tombée comme un couperet. Malgré les dix jours qui s'étaient déjà écoulés, je sentis, dès mon entrée dans le salon qu'aucune des personnes qui s'y trouvaient n'avait réussi à surmonter le sentiment d'indignation qui se murmurait dans les conversations : il avait l'air si heureux... On dit qu'il a laissé une lettre... Mort trop jeune, trop soudainement.  

            Beaucoup étaient venus le pleurer. J'en reconnaissais peu. Je me sentais étrangère dans cette foule pourtant familière. De l'embrasure de la porte, je parcourais la salle du regard. L'atmosphère y était feutrée. D'épaisses draperies de velours filtraient les rayons du soleil ne laissant passer qu'une légère clarté. Je m'avançais doucement, presque sur la pointe des pieds, comme lorsque l'on entre dans la chambre d'un enfant qui dort. Je reconnaissais quelques visages, ils se retournaient sur mon passage me saluant d'un geste de la tête. Il y avait au fond de leur regard des larmes qu'ils tentaient d'assécher avec les mouchoirs qu'une petite nièce distribuait, un sourire compatissant aux lèvres, l'air de dire c'est moi l'adulte maintenant. Comme si elle était aussi porteuse d'une bouffée d'air frais ou d'un rappel que la vie doit continuer malgré tout, chacun lui souriait en la voyant.   

            J'avançais encore. Je voyais ma tante qui pleurait son fils. Je voulais la rejoindre et la prendre dans mes bras. Je faisais mon chemin parmi la foule quand je remarquai une vieille dame qui me suivait du regard. Elle me fixait avec beaucoup d'insistance, d'attention. On  aurait dit qu'elle me connaissait tellement elle me souriait.  La voilà qui marchait vers moi et qui me barrait le chemin en me fixant droit dans les yeux. La joie qui illuminait son visage était si manifeste qu'elle lui donnait des allures de boite à surprise, et moi, tel l'enfant devant un clown à ressort, j'éclatais de rire.  

            C'est alors qu'elle m'adressa la parole et me dit en détachant bien chaque syllabe, sans rien perdre de son sourire : « Je vous envie ». C'était bien le plus improbable des commentaires que je m'attendais à recevoir! J'étais encore tout ébahie lorsqu'elle ajouta : « Vous êtes belle! Ça vous va bien. »

— Ça me va bien?  Lui demandais-je intriguée.

Mauvaise question. Car au moment même où je termine de la lui poser, elle baisse les yeux — souriant de plus belle — et fixe mon ventre. Elle range son sac à main sur son avant-bras, m'empoigne le ventre et commence à me caresser la graisse abdominale comme si elle pétrissait de la pâte à pain. Sans retirer ses mains de moi, elle me regarde à nouveau et me raconte, l'air de rien :

« Moi, j'en voulais six, mais je n'en ai eu que trois. Le troisième j'ai failli le perdre. J'ai dû rester couché durant toute ma grossesse pour le mettre au monde celui-là, mais je ne regrette rien, c'est un bel homme aujourd'hui. Il est directeur d'une scierie et depuis qu'ils l'ont nommé directeur, sa compagnie fait des profits pour la première fois en dix ans. Ma fille est comme moi, infirmière et mon autre fils est professeur à l'université, c'est un bon vous savez... Je vous envie. Si je pouvais, j'en aurais d'autres.» Elle me lâche le ventre, recule d'un pas, et du haut de ses quatre-vingts quelques années, me sourit et me félicite. 

            Je devrais peut-être lui dire que je ne suis pas enceinte, que je suis simplement obèse, mais pour une fois que quelqu'un m'envie et me trouve belle parce que je suis grosse, je ne vais certainement pas gâcher ça! Alors j'ai pris le compliment et l'ai remercié. Il y avait longtemps que je ne m'étais pas sentie jolie. 

            Pendant qu'on s'extasiait devant mes rondeurs, ma tante pleurait son fils qui s'était enlevé la vie. Autour d'eux, une mer de fleurs et l'odeur de cire des bougies. Je la rejoignais et lui offrais mes sympathies. Le cercueil de bois vernis et de soie lustrée était somptueux. Je regardais le mort et me demandais si cela lui apportait quelques paix de reposer ainsi. Probablement pas, mais sa mère qui s'accrochait à lui en le caressant et en l'embrassant trouverait peut-être, à l'avenir, quelques réconforts à l'imaginer reposant confortablement dans de somptueux apparats.  

            Toutes ces années passées à prendre soin de lui, à nous dire en feignant l'exaspération qu'il était impossible de retenir cet enfant-là.  Elle était si fière de l'esprit aventurier de son fils. Elle en avait déployé des efforts et de l'ingéniosité pour le ramener à la maison à chaque fois. Que va-t-elle faire maintenant qu'il est parti là ou elle ne plus aller le chercher? Je ressentais toute la détresse de ma tante. Elle me percutait de plein fouet et me déchirait le cœur. La colère, le chagrin  qui montaient en moi m'étranglaient... 

            Je sortis promptement du salon et me rendis directement au jardin. Le soleil m'inonda de sa chaleur. Je me fermais les yeux et respirais... L'odeur de l'herbe fraichement coupée... Le chant des oiseaux... La brise du vent qui me caressait la joue et qui faisait valser les branches des arbres, comme elle le faisait jadis avec les blés dorés de la Gaspésie.  

            Soudain, une voix se fit entendre:  «Le soleil c'est bon pour le bébé ».  Je n'avais pas besoin de lever mon regard pour savoir de qui me venaient ces sages paroles. Elle était là, assise sur le banc d'à côté, son regard bienveillant toujours fixé sur moi.

- Écoutez madame...

- Roy. Je suis Madame Roy. J'ai marié Théodore Roy,  il y a 56 ans maintenant. Lui, c'est mon Roy et moi je suis sa Reine! Me dit-elle en rigolant.

Je la trouvais belle et tellement sympathique, mais je me sentais de plus en plus mal de la laisser dans l'erreur, alors...

- Écoutez Madame Roy,  je ne veux pas vous faire de peine, mais...

 À peine avais-je commencé à parler qu'elle s'approchait de moi.  Ses mains à nouveau posées sur ventre, attentive à ce que je m'apprêtais à lui dire, mais rien ne venais.  Je n'arrivais pas à me résoudre à lui enlever ce plaisir de toucher ce qu'elle croyait être un ventre plein de vie.  Elle me redit comme elle m'enviait, comme j'étais belle et recommença à me parler de ses trois enfants, de leurs carrières de leurs succès... Ça n'en finissait pas et je n'en pouvais plus de ses mains sur mon ventre ! Alors je lui lançai d'un trait: « Écoutez Madame Roy, je suis désolée, mais je ne suis pas enceinte!»  D'un geste brusque, elle retira sa main. Visiblement sous le choc, elle ne disait plus un mot.  Son regard croisa le mien et laissait paraître un éclair d'angoisse, puis, plus rien.  

            Soudain, la voilà qui me souriait à nouveau. J'avais l'impression surréelle d'être devant une automate qu'on aurait remis à zéro et qui repart: « Comme vous êtes belle, comme je vous envie. Je n'en ai eu que trois, j'en voulais six. Mon garçon a fait ceci, ma fille cela...» J'ai pensé que c'était ma faute, que j'avais été trop directe, que j'avais déréglé quelque chose en elle. Je paniquais, je ne savais plus quoi faire, alors je restais là à l'écouter reprendre encore et encore son petit discours de fierté familiale, jusqu'à ce que Monsieur Roy vienne quérir sa reine. Il pausa tendrement ses bras autour d'elle et m'adressa ces quelques mots: « Ne vous en faites pas, Mademoiselle, ce n'est que l'Alzheimer.» 

            En rentrant chez moi, je me caressais le ventre. Ce ventre que je trouvais habituellement si gros, si laid, si plein de ces cicatrices de grossesses. Mes pensées étaient ailleurs pourtant. Elles se tournaient vers ma tante qui s'accrochait désespérément à son fils comme pour le garder près d'elle à jamais et vers Madame Roy qui ressassait désespérément  ses souvenirs heureux de peur de les oublier. Je me caressais le ventre. Ce ventre qui, bien après avoir donné la vie à mes enfants, gardait encore les marques de leurs passages sur mon corps.  

Ce soir-là, moi aussi, je le trouvais beau.

jeudi 18 novembre 2010

L'agonie de Rêveuse

Théâtre:
Le rideau se lève,  la scène est noir. Rêveuse, située côté cour de la scène, est éclairée en contre-plongée et s’adresse au public.

Rêveuse
J’ai peur. La mort me fait peur. J’agonise et j’ai froid… Elle est en train de me tuer! Je vous dis que je meurs, n’en avez-vous rien à faire? Dites-lui d’arrêter, par pitié, faites quelque chose! Dites-lui que je l’aime, parlez-lui, je vous en prie, défendez-moi. Moi, elle ne m’écoute plus. Elle ne me parle plus. Elle n’en a que pour cette machine qui m’achève à petit feu… (Désespère et pleure silencieusement) Comment avons-nous pu en arriver là? Si vous saviez comme nous nous aimions, comme elle et moi étions liées de l’amour le plus pur et complice qui soit. Si vous saviez… Si vous saviez, vous aussi ne comprendriez pas!

dimanche 9 mai 2010

dimanche 2 mai 2010

Énumération de Rien

J’entends le réveille-matin qui m’annonce qu’une autre journée de ma vie de femme au foyer commence. Je hais mon réveille-matin. J’ai trois enfants, je ne devrais pas avoir besoin de réveille-matin. Si j’en ai un, c’est seulement parce que mes enfants s’alarment à toute heure, sauf à la bonne heure!

Je prends une grande inspiration. J’expire… Pour m’encourager, je me dis que je suis bonne, belle et capable. Ça ne suffit pas alors j’en rajoute : je suis forte et pleine d’entrain. Je m’efforce d’y croire. Je me dis que, si je ne suis pas vraiment tout cela, je suis sur le point de le devenir. Je suis une éternelle optimiste!

Je me lève et me dépêche. Je suis aussi rapide et prompte à agir que j’ai été lente à me convaincre de bouger. Je me trouve efficace. Je prends ma douche. Je m’habilles, me maquilles et me coiffes. Dix minutes plus tard, je sors de la pièce précipitamment. « Bordel! Je suis en retard! » Au passage, je

Dis-moi ce que tu vois...

(Exercice: dégradé de deux couleurs.)

samedi 1 mai 2010

Le petit moineau

Le jour de l’Unique

(Texte écrit en collaboration avec ma grande fille)


Il était une fois, un vieil homme qui se sentait seul, si seul au monde. Pour tenter de s’extirper à cette lourde et pénible solitude, il consacra sa vie entière à sculpter mille et une petites statuettes de glaises. Il y mettait tout son cœur, les travaillait avec une attention et une minutie dignes des Dieux. Toutes, elles étaient toutes si parfaitement identiques les unes aux autres. Toutes si parfaites... Chacune de ses créations était sa passion, sa fierté et sa raison d’être.

Or, par un beau jour de printemps, alors que le vieil homme ajoutait un dernier détail à sa récente création, une visite impromptue le prit par surprise et le fit sursauter. Cela fut si inattendu que, malgré toutes ses précautions, le pauvre homme lâchât prise et échappât son chef-d'œuvre sur le plancher poussiéreux de son atelier.

vendredi 30 avril 2010

jeudi 29 avril 2010

Les girafes


Les cardinaux


WAR [waʁ]

Je redoute le soir,
Je ne peux rien y voir.
Du haut de son perchoir,
L’ennemi me guette de ses yeux de loir.

Il prend son teeemps…

Patimmeeent…

Il atteeend …

Que je perde tout espoir,
Que je sorte la tête de mon terroir.
Au loin d’autres, dans leurs parloirs,
Fumant quelques cigares trouvés au fond d’un tiroir,
Ignorant tout du dépotoir qui règne dans ce mouroir,
Décideront d’un défouloir qui nous mènera tous a l’abat-t-t-t-t-toir.
Ils dicteront leurs commandements,
Nous tiendrons leur crachoir.
Tôt ou tard, ce devoir, c’est à moi qu’il va échoir.
Je dicterais à ma peur de trouver un déversoir,
La haine sera son exutoire,
J’ordonnerais au courage de se faire valoir,
Et je serrerais la mâchoire.
Je sortirai de ce couloir,
Puant comme un pissoir,
Me servant d’un cadavre comme d’un surmontoir.
Je mourrai, transpercé comme une passoire.
Ses balles auront été mon butoir.
La nuit tombe tout ce fait noir.
À votre grand désespoir,
C’est ainsi que
...................je
.......................vais
..............................choir.